la raison comme dénominateur commun par le Professeur Samba Ndiaye

La raison commune, ou sens commun, est un concept qui n'est pas très flatteur, surtout chez les personnes qui se piquent d'intellectualisme, d'originalité ou de particularité. Lorsqu'il est invoqué, il paraît désuet, banal, ou dépourvu de toute légitimité. Il s'avère pourtant fort utile dans la pratique philosophique. Déjà parce qu'il oblige à une compréhension mutuelle : ce dont le sens n'est pas partagé n'a pas de place dans la discussion. Car si l'on peut ne pas partager des opinions et pouvoir pourtant discuter, cette différence constituant même la substance vive de la discussion, le sens, comme référence commune, se doit d'être partagé, sans quoi aucune discussion n'est possible : elle serait inexistante ou absurde.

Voltaire soulevait un paradoxe à propos du sens commun. Il remarquait que dire d'un homme : " Il n'a pas le sens commun est une injure, puisqu'il est ainsi taxé de folie ", mais en même temps, dire d'un homme qu'il a le sens commun " est une injure aussi; cela veut dire qu'il n'est pas tout à fait stupide, et qu'il manque de ce qu'on appelle esprit ". Il en concluait du sens commun que : " Il ne signifie que le bon sens, raison grossière, raison commencée, première notion des choses ordinaires, état mitoyen entre la stupidité et l'esprit. " Le sens commun serait en effet un simple garde-fou, une mise à l'épreuve d'une pensée particulière, mais il lui manquerait l'éclair de génie, l'audace qui caractérise la singularité. Néanmoins, l'être humain énonçant plus souvent des absurdités que des paroles géniales, à commencer par ceux qui font profession d'intellectualisme, peut-être que le sens commun peut jouer un rôle positif de censeur vis-à-vis des aberrations de la pensée davantage qu'un rôle négatif de refus de l'innovation. Dans notre pratique, il nous semble qu'il en est ainsi, bien que nous admettions aussi que les schémas établis, ceux de la morale ou autre norme fortement ancrée socialement, empêchent fréquemment les uns et les autres d'oser articuler à haute voix ce qu'ils pensent, et donc d'oser penser ce qu'ils pensent. Car le bon sens, c'est aussi le normatif, le refus de l'altérité. Que ce refus soit celui de la réalité du monde qui soudain nous frappe en sa dimension tragique et que nous refusons de voir. Que ce soit le refus celui qui pense différemment, autre ou nous-même, que nous n'osons pas entendre quand nous ne le rejetons pas brutalement. Que ce soit notre être même, qui en sa transcendance nous interpelle car il souffre de ces contradictions ou aberrations que nous entretenons sans oser les nommer ni même les entrevoir.

Dans l'Antiquité, le sens commun renvoyait à l'unité des perceptions, à la sensibilité : pour Aristote, c'était une sorte de sixième sens qui était l'unité des cinq autres, opération de synthèse des différentes perceptions. Chez l'animal, c'est d'une certaine manière l'unité de l'être. Le concept de sensible commun constituait ce qui est perceptible par plusieurs sens, par exemple la grandeur, le nombre, la forme, etc. Le glissement était alors facile vers l'intellectualisation, et le sens commun en vint donc à prendre un sens de raison, surtout pratique, et par ce biais une connotation éthique. Le bon sens guide nos actions, à l'instar de la prudence, car Aristote comprend cette qualité comme une intuition pratique immédiate, quelque inspiration qui guide nos actes sans même avoir à réfléchir. Bergson, penseur par excellence de l'action reprit cette même idée : " L'action et la pensée me paraissent avoir une source commune, qui n'est ni pure volonté, ni pure intelligence, et cette source est le bon sens. Le bon sens n'est-il pas, en effet, ce qui donne à l'action son caractère raisonnable, et à la pensée son caractère pratique? ". Car il est vrai que le bon sens tient davantage d'une intelligence pratique, quotidienne, il relève plus d'un souci commun que d'une spéculation abstraite et métaphysique, bien que rien n'empêche le bon sens de s'aventurer en ces régions éthérées, en particulier sous la forme de la logique. C'est d'un savoir " économique " dont il est question, en un sens de nature non critique, puisqu'il n'est pas examiné, et qu'il paraît plutôt naturel ou inné. L'idée d'évidence ou d'intuition que l'on retrouve chez Descartes, sorte de socle de la pensée, perception interne sur laquelle nous butons et sur laquelle nous pouvons nous appuyer, serait du même ordre.

Le bon sens est pourtant capable de critique, c'est là son utilité comme contrepoids face aux excès de la subjectivité ou de l'intellectualisme. Comme la prudence, il permet de border, tout en admettant que cette action de limitation n'est pas en soi une activité autosuffisante, mais dépendante. À elle seule la prudence ne produit rien, elle restreint, voire elle immobilise, elle ne joue son rôle que face au risque de débordement et à l'excès. En ce sens, au travers d'une logique universelle, d'une norme acceptée, le bon sens agit comme la morale, il sert à réguler nos actions et nos pensées, selon le bien et le mal, l'efficace et l'inefficace, le possible et l'impossible, l'utile et l'inutile, le vrai et le faux, ou autre concept transcendantal. Il tente sans doute d'éviter, selon l'expression de Goya, que " Le sommeil de la raison engendre des monstres ". Que la raison, selon un schéma rationaliste, provienne d'une sorte de lumière intérieure qui nous fait connaître les idées a priori, ou que selon un schéma empiriste, elle provienne de l'expérience et des informations qui s'impriment a posteriori sur une " table rase ", à partir de la sensation, de l'habitude, de la croyance ou d'associations d'idées, son principe est que tout homme y a accès. Et cette communauté de raison constitue notre humanité. Le problème reste de décider si nous écouterons ou non cette raison commune, et nous devrons sans doute conclure qu'il est des moments pour le sens commun et des moments pour la rupture. Quoi qu'il en soit, le sens commun doit toujours être en éveil et ne pas accepter de disparaître au nom d'un quelconque intellectualisme ou d'une prétendue originalité. Certes, il est des moments pour la parole prophétique, la parole qui fait taire la raison et contrecarre le sens commun, mais gardons-nous, comme le conseillait Hegel, de nous inviter trop vite à la table du divin.